LE CINEMA ETHNOGRAPHIQUE AU MUSEE DE L'HOMME (1945-2015)
Ajouter à la sélection
  • Description
  • Dossier thématique
  • Documents d'accompagnement
 
infos1
Mention(s) de responsabilités Rédacteur : Cassola Virginia
Conseiller scientifique : Pellé Laurent
Thématique(s) Ethnologie, Histoire du Musée de l'Homme
 
infos2
Résumé Dès son ouverture en 1938, le Musée de l'Homme participe au développement du cinéma ethnographique. En 1952, des anthropologues et cinéastes se réunissent dans la salle de cinéma fondent le Comité du Film Ethnographique (CFE), toujours actif. En 1982, Jean Rouch créé le Bilan du Film Ethnographique, devenu le Festival international Jean Rouch qui se tient cette année dans le nouvel auditorium Jean Rouch.
Date de production 17/10/2015
Numéro d'inventaire DT-MHCDR-0007
 
infos3
Période(s) Epoque contemporaine (1800 - 2 000), Aujourd'hui / Epoque actuelle (2000 et +)
 
La naissance du cinéma ethnographique (1895-1938) 

En 1885, l’industriel américain George Eastman invente la pellicule souple et mobile. Cette invention est suivie, en 1888, du « fusil chrono-photographique » d’Étienne-Jules Marey qui permet de prendre en une seconde cinq images photographiques instantanées, et en 1895, de la première caméra des frères Lumière.

Ces premières inventions sont rapidement utilisées dans le contexte de collecte de données et d’objets sur les populations des pays dépendants des puissances coloniales, présentés dans les métropoles occidentales au cours d’Expositions universelles. En 1895, l’une d’elle se tient sur le Champ de Mars à Paris et accueille une exposition dédiée à l’Afrique occidentale. Muni du chronophotographe de Marey, Félix Louis Régnault y filme les marches d’un homme peul, d’un Wolof, d’un Dioula, ainsi que la fabrication d’une poterie par une femme wolove. Il réalise ainsi les premiers essais du « cinéma ethnographique ». Persuadé de son intérêt pour comparer les populations étudiées et développer l’ethnologie, il conseille aux musées d’ethnographie européens d’ajouter des chronophotographies à leurs collections d’objets. À partir de cette époque, des missions scientifiques anglaises et allemandes embarquent du matériel d’enregistrement, dans le Pacifique et en Afrique du Sud, tandis que les Américains filment les Indiens. En 1909, le banquier Albert Khan, conscient de la nécessité de l’enregistrement des activités et des comportements qui pourraient disparaître sous le coup de la modernité, lance, avec l’opérateur Jean Bruhnes, un programme de captation cinématographique dans 60 pays (1909-1931) : 140 000 mètres de films et plus de 70 000 photographies autochromes composent les Archives de la planète aujourd’hui conservées à Albert-Khan, musée et jardin départementaux (Boulogne-Billancourt).

En 1920, l’ingénieur américain Robert Flaherty est chargé du relevé géographique et géologique de la côté Est de la baie d’Hudson, dans le Grand Nord canadien. Il emporte avec lui une caméra de 35 mm et filme le quotidien d’une famille inuit. Malheureusement cette première expérience est un échec, le laboratoire installé sur place est détruit par un incendie. De retour dans le Grand Nord à la fin de l’année 1920 et pendant quelques mois, Flaherty réalise le film Nanook l’Esquimau qui sort en salle en 1922. Trente ans plus tard, le cinéaste et ethnologue Jean Rouch le considère comme le premier film ethnographique jamais réalisé. Selon lui,

« il se s’agissait pas de faire un ‘documentaire’, d’enregistrer des éléments de la vie ‘primitive’, mais de raconter l’histoire vieille comme le monde de la lutte d’un homme contre une nature prodigue en souffrances et en bienfaits ».

Bien des années après, en 1934, sort sur les écrans le premier film d’un ethnologue français, Patrick O’Reilly, tourné en Mélanésie. Quand aux films réalisés par l’ethnologue Marcel Griaule, lors de la "mission Dakar-Djibouti" commandée par le musée d’Ethnographie du Trocadéro (1931-1933), ils sont diffusés en 1935 pour Au pays des dogons, et en 1938 pour Sous les masques noirs.

Entre les années 1910 et 1940, l’invention du cinéma sonore, puis parlant, et le développement d’un matériel léger (16 mm) ouvre de nouvelles perspectives au film ethnographique. Le musée de l’Homme inauguré en 1938, conscient des enjeux du cinéma pour la diffusion des savoirs est le premier musée au monde à se doter d’une salle de projection.

 
 
 
Le cinéma ethnographique au musée de l'Homme et son institutionnalisation progressive (à partir de 1938) 

En 1938, le musée de l’Homme est inauguré avec une salle de cinéma dédiée à la projection de documentaires lors de conférences de sociétés savantes. Après la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), Paul Rivet et André Leroi-Gourhan, directeur et sous-directeur du musée de l’Homme, lancent la création d’un département de cinématographie où des étudiants viennent apprendre les rudiments du film ethnographique. La salle de cinéma diffuse des documentaires et autres productions commerciales deux fois par mois. Suivant la volonté de Paul Rivet de diriger un musée ouvert à tous, la salle de cinéma accueille également des ciné-clubs. Le cinéma ethnographique au musée de l’Homme prend une nouvelle direction avec André Leroi-Gourhan (1911-1986). Ethnologue et archéologue, il y développe un Centre de documentation et de recherche préhistorique et un Centre de formation et de recherche ethnologique. Le cinéma étant pour lui un outil primordial de la recherche ethnographique, il organise, en 1948, dans la salle de cinéma même, le premier Congrès International du Film d’Ethnographie et de Géographie Humaine. Dans la salle de cinéma sont diffusés des documentaires dont les thématiques sont en lien avec celles développées dans les galeries d’anthropologie et d’ethnologie.

En 1952, des anthropologues – Marcel Griaule, Claude Lévi-Strauss, Edgar Morin, Georges Henri-Rivière, Jean Rouch – et cinéastes se réunissent dans la salle de cinéma et discutent de la nécessité de mettre en commun leur connaissance pour développer le cinéma ethnographique. Leur rencontre aboutit à la création du Comité du Film Ethnographique (CFE), une association de loi 1901 toujours active. Le CFE est conçu comme un lieu d’échange, de formation, de conservation et de diffusion d’une nouvelle manière de filmer l’Autre. L’année 1953 marque le début de la reconnaissance internationale du CFE lors de Journées du Film Ethnographique organisée à la mostra, la section cinématographique de la Biennale de Venise. Cette intention se développe également lors de la Semaine du Film ethnographique (1955) organisée au musée de l’Homme, à laquelle le CFE rend hommage les 5 et 6 décembre 2015 dans le nouvel auditorium du Musée de l’Homme. À partir de 1956, le Comité met à disposition des étudiants une salle de montage et une initiation aux techniques cinématographiques lors de projections hebdomadaires de « classiques » et de films réalisés par les membres du CFE – parfois en coproduction avec le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

Parmi les acteurs du développement du cinéma ethnographique figure en première place le Comité du Film Ethnographique et le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Sous la houlette de Jean Rouch, les deux institutions créeront, afin d’œuvrer à la diffusion du film ethnographique, le Bilan du Film Ethnographique en 1982, devenu le Festival international Jean Rouch en 2008.

 
©[Hugo Paul Herdeg] Musée du quai Branly 
 
 
Jean Rouch, ethnologue cinéaste (1917-2004) 

Jean Rouch, ingénieur des Ponts et Chaussées, découvre l’ethnographie au Niger où il est affecté, en 1941, à la construction d’infrastructures routières. Peu avant, il avait suivi les cours de Marcel Mauss et Marcel Griaule à l’Institut d’ethnologie du musée de l’Homme. En 1946, il retourne en Afrique, où Il entreprend la descente du fleuve Niger et s’intéresse aux Songhay. Sa passion pour le cinéma lui apporte une nouvelle méthode d’étude : il filme et capte l’évolution des sociétés du Niger et du Mali. En 1952, il initie et participe à la fondation du Comité du Film Ethnographique. Son écriture cinématographique influence la génération des cinéastes de la Nouvelle vague, adeptes de techniques légères d’enregistrement de l’image et du son. Jean Rouch qualifie sa manière de filmer de « cinéma direct » en suivant, d’une certaine manière, les exemples de Robert Flaherty, et du cinéaste soviétique Dziga Vertov. Dès ses premiers films, Jean Rouch se place au cœur de l’action. En 1982, Jean Rouch créé le Bilan du film ethnographique : une semaine de documentaires ethnographiques venus du monde entier qui permet, selon lui,

« de voir, de discuter, de détester, d’adorer des films venus de tous les coins du monde, le plus souvent accompagnés de leurs auteurs prêts à se défendre ou à découvrir avec émotion que leur message – aussi difficile qu’il soit – avait été vu et entendu ».

En 2008, le Bilan du film ethnographique est renommée Festival international Jean Rouch en hommage à son fondateur. La programmation se compose d’une compétition (trente films, six prix), de master classes, de séances spéciales, d’hommages et de regards comparés. En 2009, lors de la fermeture du Musée de l’Homme, le Festival international Jean Rouch est déplacé à la Maison des Cultures du Monde. En 2015, à l’occasion de la réouverture du musée de l’Homme, la 34e édition du festival se déroule dans l’auditorium Jean Rouch, en lieu et place de l’ancienne salle de cinéma.

 
©Fonds Françoise Foucault/CFE 
©Fonds Françoise Foucault/CFE 
©Fonds Françoise Foucault/CFE 
 
 
Moteur ! Les Tambours d'avant - Tourou et Bitti (1971) de Jean Rouch 

En 1971, alors âgé de 54 ans, Jean Rouch réalise Les Tambours d’avant – Tourou et Bitti. À cette date, il dispose d’une technique cinématographique rêvée : la possibilité de filmer de longues séquences – appelées plans séquences –, accompagnée d’un son synchrone à l’image. Jean Rouch dispose alors d’une unité entre l’image et le son qui participe à la spécificité de son écriture cinématographique, perceptible dans le film Les Tambours d’avant – Tourou et Bitti.

Les Tambours d’avant – Tourou et Bitti présente une danse de possession dans la concession de Zima Dauda Sido, au Niger. Lors de cette fête, les participants demandent au génie de la brousse de protéger les récoltes contre les sauterelles, et font battre les tambours archaïques Tourou et Bitti. Tandis que l’orchestre joue, un vieil homme danse. Puis l’orchestre s’arrête, et le vieil homme et d’autres participants entrent en transe. Les Tambours d’avant – Tourou et Bitti est la concrétisation du potentiel cinématographique de Rouch, d’autant plus réussi car le film est soutenu par un commentaire postérieur. Jean Rouch propose ainsi le film d’un rituel de possession, assorti d’un commentaire sur les composantes matérielles de ce rituel (les acteurs, le lieu, les instruments de musique) :

« Le 11 mars 1971, après trois années de disette, les habitants du village de Simiri au Zermaganda du Niger, organisaient une danse de possession pour demander aux génies de la brousse la protection des récoltes futures contre les sauterelles.

Le 15 mars, Dauda Sorko, fils du prêtre Zima, responsable Dauda Zido, nous demandait d’assister au quatrième jour de cette cérémonie pour laquelle on avait fait appel aux tambours archaïques Tourou et Bitti. Vers la fin de l’après-midi, aucun danseur n’ayant été possédé, nous décidions, le preneur de son Moussa Hamidou et moi-même à la caméra de réaliser, malgré tout, un plan séquence d’une dizaine de minutes afin de conserver un document filmé dans le temps réel sur ces tambours d’avant qui, très bientôt, se tairaient à jamais.

Ainsi a été entrepris cet essai de cinéma ethnographique à la première personne. Entrer dans un film, c’est plonger dans la réalité, y être à la fois présent et invisible comme ce soir à quatre heures de l’après-midi quand je suivais le Zima Dauda Zido qui nous attendait à l’entrée de sa concession.[…] »

L’œuvre de Jean Rouch est composée de documentaires ethnographiques – Maîtres fous (1954), Sigui synthèse (1969-1971) –, sociologiques – Chronique d’un été (1961) – et de fictions – Moi, un noir (1958), Cocorico Monsieur Poulet (1974). En 1957, Maîtres Fous reçoit le Grand Prix de la Biennale internationale du cinéma de Venise ; en 1961, Chronique d’un été, coréalisé avec Edgar Morin, reçoit le Prix de la Critique au Festival de Cannes.

 
 
 
 
©[Hugo Paul Herdeg] Musée du quai Branly 
©Fonds Françoise Foucault/CFE 
©Fonds Françoise Foucault/CFE 
©Fonds Françoise Foucault/CFE